
Pour la première fois en cent trente ans d’histoire de la Biennale de Venise, la République de Guinée accoste sur la lagune. Sur l’île de San Servolo, au cœur de l’un des plus grands rendez-vous artistiques du monde, le pavillon guinéen marque une entrée à la fois historique, politique et profondément symbolique pour le pays et pour le continent africain.




« À Venise, on arrive toujours par l’eau. Pas de raccourci. Pas d’entrée discrète. Il faut traverser. Il faut accoster », a déclaré le commissaire général du pavillon, représentant la délégation guinéenne, en ouverture de son discours d’inauguration. « Ce soir, sur cette île de San Servolo, c’est la République de Guinée qui accoste. Pour la première fois en cent trente ans de Biennale, nous touchons cette rive. »
Un hommage à Koyo Kouoh, pionnière africaine
Cette première participation guinéenne s’inscrit dans une mémoire plus large, celle de toutes celles et ceux qui ont ouvert la voie à la présence africaine dans les grandes institutions culturelles internationales. Le discours a rendu un hommage solennel à Koyo Kouoh, première femme africaine à diriger la Biennale de Venise, disparue avant d’avoir pu achever son mandat.
« Pour l’Africain que je suis, il n’est pas pensable de prendre la parole sur cette rive sans saluer la sienne, qui s’est tue trop tôt », a rappelé le commissaire général. « Si la Guinée accoste ce soir à Venise, c’est aussi parce que des femmes comme elle ont défriché, avant nous, des sentiers que nul n’avait osé tracer. Nous marchons ce soir dans la trace qu’elle a ouverte. À elle, à sa famille, à toute la communauté qu’elle a fait grandir : la Guinée s’incline. »
Ce geste inscrit le pavillon guinéen dans une filiation assumée : celle d’un continent qui s’affirme, qui revendique ses voix et qui entend occuper toute sa place dans la conversation artistique mondiale.


La culture comme première langue d’une nation
Le commissaire général portait la parole du Ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, Moussa Moïse Sylla, retenu à Conakry mais présent à travers un message fort, à la fois lucide et ambitieux.
« La culture n’a jamais été un luxe. Elle est la première langue par laquelle un peuple s’exprime et se présente au monde, bien avant la diplomatie, l’économie ou les traités », affirme le Ministre dans le discours lu à Venise.
Cette phrase résume l’esprit de la participation guinéenne : la Biennale n’est pas seulement une vitrine, mais un acte de parole souveraine. Longtemps, reconnaît le texte, d’autres ont parlé à la place des nations africaines, y compris de la Guinée : « Pendant longtemps, nous n’avons pas parlé. D’autres ont parlé pour nous, et nous les avons laissés faire. Le silence des nations n’est jamais entièrement imposé du dehors. Il est aussi consenti du dedans. C’est ce double silence — celui qu’on nous a fait, et celui que nous nous sommes fait à nous-mêmes — que nous venons rompre ce soir. »
Cinq voix guinéennes face à l’avenir
Cette rupture avec le silence passe par six artistes, six voix, réunies au sein du pavillon national sous un même fil conducteur : comment l’humain affronte-t-il un avenir qui se dérobe ?
Les artistes présentés à la Biennale de Venise 2026 sont : – Sékou Oumar Thiam , qui « sculpte l’avenir dans les débris du présent », interrogeant, à travers la matière, les ruines, les restes, la capacité des sociétés à reconstruire et se projeter.
– Bella Bah , qui « peint des figures arrachées à la matière sombre », faisant émerger, des profondeurs, des présences humaines chargées de mémoire, de douleur et de dignité.
– Pépé Michel Ange Lama , qui « trouve l’ordre au cœur du tourbillon », propose des compositions où le chaos apparent révèle une structure intime, comme une métaphore des bouleversements contemporains.
– Fatoumata Kouyaté , dont « les mots tissent l’invisible entre toutes les œuvres », accompagne, par l’écriture et la parole, la traversée esthétique proposée par le pavillon, créant des liens sensibles et narratifs.
– Papa Youssoupha Seck , qui « rend visibles ceux que l’histoire officielle a laissés hors-champ », redonne place et visage aux oubliés, aux invisibles, à ceux qui n’entrent pas dans les récits dominants.
« Deux d’entre eux vivent et créent en France. Je veux le dire ici, parce que cela compte : la diaspora guinéenne n’est pas une absence. Elle est la preuve que la Guinée a toujours été plus vaste que ses frontières », a souligné le commissaire général, rappelant le rôle essentiel des artistes guinéens de la diaspora dans le rayonnement international du pays.
Aux cinq artistes, le Ministre Moussa Moïse Sylla adresse un message sans ambiguïté : « Vous n’êtes pas les ambassadeurs d’un pays en quête de reconnaissance. Vous êtes les voix d’une nation résolue à se faire entendre. »
« Cette phrase tient, en peu de mots, toute la différence entre demander et prendre », a-t-il été précisé. La Guinée ne quémande pas une place ; elle occupe la sienne.
« L’aube dans les entrailles des ténèbres » : une vision guinéenne du siècle
L’exposition guinéenne porte un titre manifeste : L’aube dans les entrailles des ténèbres . Il condense la vision artistique et politique du pavillon.
« Ce titre dit ce que nous croyons : que la lumière ne vient pas après la nuit, mais à travers elle. Que défricher, c’est avancer là où le sentier n’existe pas. C’est faire confiance au geste avant la garantie du résultat. C’est, au fond, ce que font les artistes — et ce que devrait faire toute nation digne de ce nom », a déclaré le représentant de la délégation.
Dans un contexte mondial où l’avenir semble incertain, menacé, fragmenté, la Guinée choisit de se définir par le verbe « défricher » : ouvrir des chemins nouveaux, faire émerger du possible là où tout paraît fermé. « Là où l’avenir semble s’affaisser, la Guinée défriche des sentiers », résume le discours.
Ce qui avait d’abord été écrit pour une exposition devient, à Venise, une véritable devise nationale : « Je crois ce soir qu’elle nous dépasse. Qu’elle restera. Comme une manière guinéenne d’habiter le siècle. »
Une promesse pour l’écosystème culturel guinéen
Au-delà de l’événement, la Guinée inscrit sa présence à la Biennale dans la durée. Le pavillon n’est pas présenté comme une fin en soi, mais comme le point de départ d’une politique culturelle renouvelée.
« Ce pavillon n’est pas une fin. Il est une promesse — et les promesses obligent ceux qui les font. À partir de demain matin, notre travail commence. Bâtir, en Guinée, l’écosystème qui permettra à la prochaine génération de n’avoir plus à attendre une biennale pour exister », a affirmé le commissaire général.
L’enjeu est clair : faire en sorte que les grandes maisons de la culture guinéenne — musées, centres d’art, institutions en construction — soient durablement habitées par une création vivante, audacieuse, connectée au monde, tout en restant profondément enracinée dans les réalités du pays. Cette ambition s’adresse autant aux artistes d’aujourd’hui qu’à ceux « qui ne sont pas encore nés ».
Une nouvelle rive pour l’image de la Guinée
En accostant à la Biennale de Venise, la Guinée ouvre une nouvelle page de son histoire culturelle et diplomatique. Elle fait entendre sa « première langue » — la culture — dans l’une des plus grandes scènes internationales, non pas comme un simple invité, mais comme un acteur à part entière de la création contemporaine.
« À Venise, on arrive toujours par l’eau. La Guinée vient d’accoster », a conclu le discours.
Par cette phrase, c’est bien plus qu’un pavillon qui est inauguré : c’est une présence nouvelle, résolue et confiante, de la Guinée dans le concert des nations créatrices. Une aube guinéenne, née au cœur même des ténèbres et des défis du siècle, qui trouve à Venise sa première lumière.
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Last modified: 10 mai 2026





