
Les grandes conquêtes du pouvoir naissent souvent de la solidarité entre des hommes et des femmes réunis autour d’une vision commune, d’un combat partagé ou d’une ambition collective. Pourtant, l’histoire politique enseigne que la conquête du pouvoir n’est qu’une étape. Une fois la victoire acquise, les équilibres se modifient, les intérêts se redéfinissent et les rapports de force évoluent. La politique cesse alors d’être uniquement le terrain des convictions pour devenir également celui des calculs stratégiques et de la préservation des positions acquises.
C’est précisément dans cette dynamique que s’inscrit la notion de realpolitik, concept qui demeure particulièrement pertinent pour analyser les comportements des acteurs politiques contemporains.
Dès lors, une question fondamentale mérite d’être posée : les impératifs liés à l’exercice du pouvoir finiront-ils par transformer la relation politique entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko au point de faire émerger une rivalité stratégique, malgré leur histoire commune et leur combat partagé ?
En effet, la realpolitik renvoie à une conception pragmatique de l’action politique selon laquelle les décisions des gouvernants sont d’abord guidées par les exigences de conservation du pouvoir, de stabilité institutionnelle et de préservation des intérêts supérieurs de l’État. Cette approche ne repose pas nécessairement sur des considérations morales ou affectives, mais sur une évaluation rationnelle des rapports de force. Elle invite à comprendre la politique non pas telle qu’elle devrait être, mais telle qu’elle est effectivement pratiquée.
Cette idée trouve l’une de ses formulations les plus célèbres chez Nicolas Machiavel. Dans son ouvrage Le Prince, il explique que la responsabilité première du dirigeant consiste à assurer la pérennité de l’État. Selon lui, le gouvernant ne peut agir exclusivement en fonction des vertus morales qui régissent les relations privées. Il doit tenir compte des contraintes du pouvoir, des menaces pesant sur son autorité et des circonstances politiques qui l’entourent. Plus de cinq siècles après sa rédaction, cette réflexion demeure au cœur de nombreuses analyses des systèmes politiques à travers le monde.
Cette lecture est renforcée par les travaux du sociologue allemand Max Weber, qui considérait la politique comme une activité étroitement liée à la conquête, à l’exercice et à la répartition du pouvoir. Dans sa distinction entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, Weber montre que l’homme d’État est souvent confronté à des choix complexes. Gouverner implique non seulement de rester fidèle à certaines valeurs, mais également d’assumer les conséquences concrètes des décisions prises. Le responsable politique agit ainsi dans un univers où les impératifs de stabilité peuvent parfois entrer en contradiction avec les fidélités personnelles ou les engagements antérieurs.
À la lumière de ces enseignements théoriques, les évolutions récentes observées au Sénégal méritent d’être analysées avec prudence. Toute réflexion sur les relations entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko doit être appréhendée non sous l’angle des affinités personnelles, mais à travers les contraintes structurelles qui accompagnent l’exercice du pouvoir. Les sciences politiques nous enseignent que les comportements des dirigeants sont largement influencés par les institutions, les règles de compétition politique, les enjeux de succession et les calculs liés à la préservation de leur influence.
La question n’est donc pas de savoir si l’amitié existe en politique. Elle existe incontestablement et joue souvent un rôle déterminant dans la formation des coalitions et des mouvements politiques. La véritable interrogation est de savoir si cette amitié peut résister aux exigences du pouvoir lorsque celles-ci deviennent contradictoires avec les intérêts stratégiques des acteurs. Depuis Machiavel jusqu’aux théories contemporaines des élites, la science politique apporte une réponse relativement constante : lorsque les enjeux de pouvoir atteignent un niveau décisif, les fidélités personnelles tendent à s’effacer devant les impératifs de conservation de l’autorité et de contrôle des institutions.
Sous cet angle, il n’est pas déraisonnable d’envisager que Bassirou Diomaye Faye cherche progressivement à affirmer une identité politique autonome. Depuis son accession à la magistrature suprême, il n’occupe plus la position du compagnon de lutte, du candidat de substitution ou du représentant d’un leadership empêché. Il est désormais le Président de la République, investi de la légitimité constitutionnelle et des prérogatives attachées à cette fonction.
Les récentes évolutions politiques peuvent ainsi être interprétées comme les manifestations d’une volonté croissante d’émancipation institutionnelle. Plus le temps passe, plus Bassirou Diomaye Faye semble déterminé à endosser pleinement les attributs de la fonction présidentielle, avec tout ce que cela implique en matière d’autonomie décisionnelle, de visibilité politique et de contrôle de l’agenda gouvernemental.
Cette dynamique répond à une logique institutionnelle classique : aucun chef d’État durablement installé au pouvoir n’accepte aisément d’être perçu comme un simple exécutant ou comme le prolongement politique d’un autre acteur. L’histoire politique regorge d’exemples où des alliances forgées dans l’opposition ont progressivement laissé place à des rivalités nées de l’exercice même du pouvoir.
Cette évolution n’implique pas nécessairement une hostilité personnelle à l’égard d’Ousmane Sonko. Elle traduit plutôt une réalité bien connue des sciences politiques : les institutions transforment les hommes autant que les hommes cherchent à transformer les institutions. Dès lors, il devient politiquement difficile pour un président d’accepter que sa légitimité soit constamment comparée à celle d’une autre figure politique, aussi influente soit-elle.
Toutefois, une analyse équilibrée doit également prendre en compte les importantes ressources politiques dont dispose Ousmane Sonko. Contrairement à de nombreux Premiers ministres africains, son influence ne repose pas exclusivement sur sa fonction gouvernementale. Son capital politique s’est construit bien avant son accession au pouvoir. Il demeure, aux yeux d’une partie significative de l’opinion publique, l’inspirateur idéologique du projet actuellement au pouvoir et l’une des personnalités les plus populaires de la scène politique sénégalaise.
Plus encore, Sonko bénéficie d’un avantage structurel considérable : l’existence d’un appareil partisan solidement implanté. Le PASTEF ne se réduit plus à une simple machine électorale. Il constitue aujourd’hui une force politique dotée d’un ancrage territorial important, d’un réseau militant dense et d’une influence réelle au sein des institutions. À cela s’ajoute une majorité confortable à l’Assemblée nationale, qui représente une ressource stratégique majeure dans toute perspective de succession politique à l’horizon 2029.
Plusieurs scénarios peuvent ainsi être envisagés. Le premier serait celui d’une coexistence maîtrisée entre les deux hommes, chacun conservant son espace politique tout en préservant l’unité du projet commun. Le second serait celui d’une autonomisation progressive du président, conduisant à une reconfiguration des équilibres internes du pouvoir. Enfin, le troisième scénario, plus conflictuel, verrait émerger une compétition ouverte pour le leadership du camp présidentiel à l’approche des prochaines échéances électorales.
C’est précisément cette coexistence entre la légitimité institutionnelle du Président et la puissance politique du leader historique du mouvement qui constitue aujourd’hui l’une des singularités du système sénégalais. D’un côté, Bassirou Diomaye Faye dispose de tous les attributs constitutionnels du pouvoir présidentiel et semble déterminé à exercer pleinement son autorité. De l’autre, Ousmane Sonko conserve une influence politique, partisane et symbolique qui dépasse largement le cadre de ses fonctions gouvernementales.
Toute la complexité du moment sénégalais réside dans cette rencontre entre deux logiques souvent contradictoires : la logique institutionnelle qui pousse un chef d’État à consolider son autonomie et la logique partisane qui maintient au centre du jeu un leader dont l’influence continue de structurer une large partie du paysage politique national.
Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko finiront par s’opposer. Elle consiste plutôt à déterminer lequel des deux principes l’emportera dans la durée : la solidarité née du combat politique commun ou la logique implacable de la realpolitik qui, partout dans le monde, tend à placer les impératifs du pouvoir au-dessus des fidélités personnelles.
Aly Souleymane CAMARA
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Last modified: 4 juin 2026





