
Il y a des coups de fil qu’on regrette de ne pas avoir pris au sérieux. Le mien avec Abdoulaye Top Sylla remonte au mois dernier. Ce jour-là, j’avais fait la remarque que sa voix me paraissait nonchalante – pas rassurante du tout. Il m’avait balayé ça d’un revers de main : ‘‘Tout va bien.’’ Je l’avais cru, ou j’avais voulu le croire. Il y a un peu plus d’une semaine, je l’ai rappelé, comme d’habitude, histoire de papoter un peu. Il n’a pas décroché. Je n’y ai pas prêté plus d’attention que ça -on se dit toujours qu’il y aura un prochain coup de fil.
C’était en mars dernier, à la mort d’Abdoulaye Sankara – Abou Maco pour les intimes- que je lui avais confié mon désarroi : ‘‘Les grands journalistes de ce pays s’en vont les uns après les autres. Tu fais partie des derniers Mohicans.’’ J’avais même l’idée, en tête, de lui consacrer un hommage de son vivant – recueillir sa voix, son expérience, avant qu’il ne soit trop tard.
Top, égal à lui-même, avait répondu par une pirouette, un brin d’humour au coin des lèvres. Il m’a raconté cette histoire de la Radio nationale, cette fameuse ‘‘Tribune des célébrités’’ où l’animateur s’était échiné, en vain, à inviter le doyen Pathé Diallo – journaliste sportif de la vieille école. Le doyen refusait obstinément. Sa raison ? Tous ceux qui étaient passés dans cette émission étaient morts peu après. On en avait bien ri tous les deux. ‘‘Je comprends, lui avais-je dit, que tu ne veuilles pas qu’on parle de toi dans cette rubrique-là’’. Il m’avait répondu, avec ce fatalisme malicieux qui était le sien : ‘‘Voilà. Il faut attendre.’’
On aurait dû forcer un peu la main du destin. Le faire parler, quitte à braver la superstition. Et peut-être aurais-je dû, ce jour d’août, insister davantage plutôt que de me satisfaire d’un ‘‘tout va bien’’ prononcé d’une voix qui, avec le recul, disait tout autre chose. Aujourd’hui, il ne reste que le regret – et la nécessité, plus tenace encore, de dire qui était cet homme avant que sa mémoire ne se dilue dans les formules protocolaires des faire-part.
Abdoulaye Top Sylla s’est éteint ce jeudi 3 septembre à l’Hôpital de l’Amitié sino-guinéenne, à Conakry. Les obsèques se tiendront ce vendredi : levée du corps à midi, prière mortuaire à 14 heures à la mosquée Fayçal, avant l’inhumation au cimetière de Cameroun.
Diplômé du CESTI de Dakar – cette pépinière qui a fourni au continent une bonne partie de ses meilleures plumes-, Top Sylla a fait ses armes à L’Indépendant, avant de devenir correspondant de la BBC à Conakry. Vrai ouvrier de l’ombre dans de nombreuses rédactions de la place, il a un CV qui, à lui seul, ferait pâlir une bonne partie de la profession aujourd’hui. Mais réduire Top à une ligne de biographie serait lui faire injure. C’était un journaliste complet : une écriture ciselée, une culture générale qui débordait largement le cadre de l’actualité guinéenne, et surtout – surtout- un talent rare pour la satire. Cet art délicat de dire les choses les plus graves avec un sourire en coin, sans jamais perdre le fil de la vérité. Un art que la Guinée, où la presse marche souvent sur des œufs, n’a jamais eu en abondance.
Il appartenait aussi à une famille dont le nom traverse le paysage médiatique et politique guinéen : jeune frère de l’ancien ministre Aboubacar Sylla, fondateur du groupe L’Indépendant/Démocrate, et oncle de l’actuelle ministre de l’Économie des Fiances et du Budget, Mariama Ciré Sylla. Mais Top, lui, avait choisi la plume plutôt que les strapontins – et c’est peut-être ce qui, en creux, le rendait plus grand encore.
Avec lui s’en va un pan entier de ce qu’on pourrait appeler la vieille garde – celle formée avant l’ère des réseaux sociaux et des rédactions en ligne, celle qui a appris le métier dans l’exigence et l’a transmis sans en faire commerce. Ceux d’entre nous qui avons eu la chance d’apprendre à ses côtés savons ce que nous lui devons.
Le doyen Pathé Diallo avait raison d’avoir peur de cette émission. Mais il aurait dû, comme Top, accepter de témoigner une dernière fois. La prochaine fois qu’un aîné hésitera à parler de son parcours – ou qu’un ami ne décrochera pas-, qu’on se souvienne de celui-ci : attendre, ce n’est jamais gagner du temps. C’est simplement laisser filer ce qu’on aurait pu encore sauver.
Repose en paix, Top. La Guinée du journalisme, déjà bien esseulée, vient de perdre l’un de ses derniers grands.
Last modified: 3 septembre 2026





