
Le 10 juillet, Bruxelles a sifflé la fin de la récréation : la Guinée ne coopérant pas assez sur la réadmission de ses ressortissants irréguliers, le Conseil de l’UE a supprimé les visas à entrées multiples, réduit les facilités documentaires, mis fin à la gratuité pour les passeports diplomatiques, et étiré le délai de traitement de 15 à 45 jours. Une gifle protocolaire !
Deux semaines plus tard, on se rappelle, la réplique guinéenne est tombée, symétrique : suspension des visas multi-entrées pour les Européens, fin de la gratuité pour leurs diplomates, délais rallongés. Un coup pour un coup. Ayouwa ! aurait lancé Nfa Mory de Kouroussa, poing levé. Enfin un État qui ne se laisse pas faire ! Sauf que ce sont des biceps de papier mâché, et tout le monde le sait. A commencer par notre bien aimé ministre Morissanda Kouyaté.
Le vrai sujet qu’on préfère éviter
Soyons honnêtes deux minutes. Si nos enfants quittent en masse un pays aussi richement doté que le nôtre pour vivre cachés dans les coins à Barcelone ou à Paris, ce n’est toujours pas la faute aux ‘‘photos en couleur de l’Europe’’ de Jack Woumpack. C’est que l’État peine ici à remplir sa part du contrat le plus élémentaire : nourrir, éduquer, employer, loger dignement. Avant de chercher comment punir l’Europe, la vraie question est celle-là : qu’est-ce qui pousse tant de Guinéens à préférer l’incertitude chez les autres à la vie sur une terre qu’on nous dit pourtant être un scandale géologique ? Tant qu’on l’évitera, on traitera les symptômes par communiqués pendant que le mal prospère.
Et que les choses soient claires : il ne s’agit pas d’enfermer nos compatriotes chez eux au nom d’un patriotisme de façade. Ceux qui veulent partir par simple convenance, pour étudier, entreprendre ou simplement voir ailleurs, doivent pouvoir le faire dans les règles. C’est précisément là que l’État devrait investir son énergie : faciliter et sécuriser l’émigration légale, plutôt que de laisser filer nos enfants dans les mains de passeurs, sur des pirogues ou dans le désert. Un État qui protège son émigration légale a plus de crédit à défendre ses ressortissants que celui qui se contente de communiqués de fierté après coup.
Le calcul qu’on préfère ne pas faire
Un détour par l’aéroport suffit à faire le calcul : ceux qui embarquent sont majoritairement des Guinéens qui partent ; ceux qui débarquent (de l’Europe) sont une poignée de diplomates, d’investisseurs et de touristes – mais ils apportent projets et financements. Nous avons donc objectivement plus à perdre dans ce bras de fer que nos partenaires.
Et la vraie facture tombe sur des gens ordinaires : étudiants admis à l’étranger dont les cours ont commencé sans eux, malades en attente d’un rendez-vous médical, familles séparées par un dossier qui dort – rallongé par notre propre mesure. Notre réciprocité ressemble à une grève où ce sont surtout les usagers qui trinquent.
Redescendons sur terre
Rien de tout cela n’excuse un rapport de force pensé pour peser sur les pays les moins armés diplomatiquement. Mais il y a une différence entre défendre sa dignité et se raconter des histoires. Le nationalisme d’estrade ne nourrit personne, ne délivre aucun diplôme, ne guérit aucun malade.
La Guinée n’a pas besoin d’un concours de mesures miroirs qui nous coûtent plus cher qu’à l’adversaire supposé, mais d’une politique migratoire pensée chez nous, d’une vraie table de négociation, et d’un travail de fond pour que partir ne soit plus la seule option qui reste à notre jeunesse. Le reste n’est que gesticulation – et les gesticulations ne remplissent ni salles de classe, ni lits d’hôpitaux, ni emplois qui manquent ici.
Ibrahima S. Traoré pour guinee7.com
Last modified: 6 septembre 2026





