
Bénéficiaire de la Handibourse, un programme financé par Winning Consortium Simandou et destiné aux étudiants en situation de handicap, Kadiatou Bangoura affirme avoir été contrainte d’interrompre son master à Chypre du Nord faute d’assistance adaptée à sa déficience visuelle.
Revenue en Guinée depuis plus d’un an, elle réclame le rétablissement de ses droits et interpelle les autorités. De son côté, Ibrahima Sory Barry, chargé du suivi du projet au Service national des bourses extérieures (SNABE), apporte des précisions sur les conditions de prise en charge, les démarches entreprises et les raisons pour lesquelles la situation de l’étudiante reste, selon lui, complexe.
« Moi, c’est Bangoura Kadiatou. Je suis une non-voyante, diplômée en histoire des relations internationales de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia. J’ai fait appel à la presse parce que j’estime avoir été victime d’une injustice de la part du SNABE, le Service national des bourses extérieures », explique-t-elle d’entrée.
En 2023, Kadiatou Bangoura obtient une Handibourse, un programme destiné aux personnes en situation de handicap et financé par la société minière Winning Consortium Simandou. Elle fait partie de la première promotion composée de trois étudiants guinéens, envoyés à Chypre du Nord pour poursuivre leurs études supérieures.
Mais pour la jeune femme, le rêve d’obtenir un master à l’étranger s’est progressivement transformé en une épreuve, marquée, selon son témoignage, par des difficultés d’adaptation et surtout l’absence d’un accompagnement approprié à son handicap.
« Nous étions là-bas à trois, tous en situation de handicap, mais nous n’avions pas d’assistance »
Kadiatou Bangoura affirme que le départ à l’étranger a été précédé de plusieurs difficultés. Initialement, les bénéficiaires devaient être orientés vers la Roumanie. Faute d’admissions, une autre destination aurait été envisagée.
« Ils nous ont dit, dans un premier temps, qu’ils voulaient nous envoyer en Roumanie, mais qu’ils n’avaient pas obtenu les admissions nécessaires. Quand j’ai échangé avec le directeur, il m’a dit que leur plan B était la Turquie. À ma grande surprise, un jour, quand je suis allée au service, on nous a annoncé que nous étions inscrits à Chypre du Nord », raconte-t-elle.
Avant leur départ, la jeune femme dit avoir attiré l’attention des responsables sur la nécessité de vérifier les conditions d’accueil des personnes handicapées dans le pays de destination.
« Je leur proposais toujours de faire des recherches sur les conditions de vie des personnes en situation de handicap dans le pays où nous devions aller, pour éviter que le projet échoue. »
Une fois sur place, elle affirme avoir découvert un environnement peu adapté à ses besoins.
« Nous étions là-bas à trois, toutes des personnes en situation de handicap : deux personnes handicapées motrices et moi, qui suis non-voyante. Quand nous sommes arrivés, nous n’avions pas d’assistance. Nous avons même effectué seuls nos démarches administratives dans un pays que nous ne connaissions pas », déplore-t-elle.
Selon son récit, les responsables de l’université d’accueil lui auraient fait savoir qu’ils n’avaient jamais encadré d’étudiante non-voyante et ne disposaient pas des dispositifs nécessaires pour lui permettre de suivre normalement les cours.
« Ils ont fait des propositions au SNABE. Ils ont expliqué que, s’ils voulaient que j’étudie là-bas, il fallait mettre des mesures en place : acheter des livres en braille, des imprimantes braille et trouver quelqu’un qui puisse m’assister en classe, notamment pour prendre les notes pendant la première année, où nous devions apprendre l’anglais. »
Faute de solution satisfaisante, Kadiatou Bangoura dit avoir demandé une réorientation vers une autre destination.
« J’étais seule dans la maison, enfermée, je ne sortais pas »
La jeune femme affirme que les démarches pour trouver une solution ont duré plusieurs mois, sans aboutir à une prise en charge adaptée.
« Ils m’ont dit qu’ils allaient entrer en contact avec les partenaires pour voir s’ils acceptaient de chercher une autre destination pour moi. Un jour, ils sont venus me dire que les partenaires avaient accepté, mais à condition que je rentre d’abord au pays. J’ai dit d’accord, il n’y a pas de problème », relate-t-elle.
Mais, selon elle, le retour en Guinée a également tardé.
« Nous sommes restés dans cette situation pendant des mois et des mois. Quand je leur demandais d’acheter mon billet pour rentrer, ils ne le faisaient pas. J’étais seule dans la maison, enfermée. Je ne sortais pas parce que je n’avais même pas d’assistance. Étant non-voyante dans un pays que je ne connais pas, où je ne maîtrise pas l’environnement, je ne pouvais pas me déplacer seule. »
Kadiatou Bangoura affirme avoir multiplié les démarches auprès du SNABE pour obtenir son billet de retour.
« À chaque fois, on me disait que la demande avait été déposée auprès du ministre Diba Diakité, sous la tutelle duquel se trouve le SNABE, mais que le ministre n’avait pas encore signé. Je ne sais pas si c’était vrai ou non. Je ne suis pas là pour dénigrer qui que ce soit. Je suis simplement là pour demander justice et qu’on me rétablisse dans mes droits », précise-t-elle.
Finalement rentrée en Guinée, elle dit n’avoir toujours pas retrouvé le chemin des études.
« Depuis que je suis revenue, cela fait un an et quelques mois. Je n’ai rien. Quand je demande à reprendre mes études, on me dit qu’il n’y a pas de bourse. On m’a même dit qu’un boursier qui demande à rentrer et qui rentre ne fera plus partie des boursiers. Je ne sais pas si c’est un règlement, mais je trouve que ce n’est pas juste. »
Pour elle, le problème ne se limite pas à l’interruption de ses études. Il concerne également la manière dont les besoins spécifiques d’une étudiante non-voyante auraient été pris en compte dans la mise en œuvre du programme.
« Je me sens trahie par les autorités du SNABE. Je me demande si mon handicap n’a pas été utilisé pour protéger certains postes. Je suis partie avec le courage d’étudier malgré mon handicap. J’ai pris des risques, j’ai essayé de me battre, mais je n’ai même pas pu étudier correctement. Ce n’est pas normal que je vive cela », dénonce-t-elle.
Son appel s’adresse directement au président de la République et au ministre de tutelle.
« Je demande au chef de l’État et au ministre Diba Diakité de m’aider à être rétablie dans mes droits. On ne peut pas m’envoyer dans un pays où il n’y a pas d’assistance adaptée, me laisser revenir et ensuite me dire que je n’ai plus de bourse. Je veux simplement continuer mon master en histoire des relations internationales. »
Au-delà de son cas personnel, Kadiatou Bangoura plaide pour une meilleure prise en compte des personnes handicapées dans les programmes de formation à l’étranger.
« Je veux simplement un pays où les personnes handicapées bénéficient réellement d’une assistance. Je suis non-voyante, mais j’ai pris le courage d’étudier. S’il vous plaît, monsieur le Président, aidez-moi à ce que justice soit faite. »
Ibrahima Sory Barry : « Le SNABE n’est qu’un pont entre la société qui finance et les étudiants »

Interrogé sur cette situation, Ibrahima Sory Barry, chargé du suivi du projet Handibourse au SNABE, défend la gestion du programme et apporte des précisions sur les responsabilités des différentes parties.
« Lorsque je suis arrivé au SNABE, j’ai trouvé ce projet déjà en place. Il était dans une phase stagnante. Ma première mission a été de le faire avancer avec l’aide du secrétaire hiérarchique que j’ai trouvé sur place », explique-t-il.
Selon lui, la Handibourse est un programme conçu pour favoriser l’accès des personnes en situation de handicap à l’enseignement supérieur à l’étranger, grâce au financement de Winning Consortium Simandou.
« Il faut préciser que le SNABE ne finance pas les études de ces étudiants. Nous ne donnons pas et nous ne retirons pas la bourse. Nous sommes un pont entre la société qui finance, Winning Consortium Simandou, et les étudiants, que nous gérons sur le plan administratif », soutient-il.
Ibrahima Sory Barry indique que les engagements du partenaire financier sont définis dans une convention signée avec le SNABE.
« Tout ce qui concerne le logement à l’étranger, le paiement de la scolarité et les équipements de travail didactique est pris en charge par Winning. C’est écrit dans la convention. En revanche, l’assistance personnelle n’y est pas prévue », précise-t-il.
Concernant Kadiatou Bangoura, il affirme que des dispositions avaient été prises pour lui permettre de poursuivre ses études avec les outils qu’elle utilisait déjà en Guinée.
« Avant leur départ, nous lui avons demandé comment elle étudiait à Sonfonia. Elle nous a expliqué qu’elle utilisait un ordinateur ordinaire avec une application de synthèse vocale qui l’aidait à suivre les cours et à prendre des notes. Nous avons transmis cette information à Winning, qui a procédé à l’achat d’un ordinateur pour elle, avec le dispositif de synthèse vocale qu’elle avait indiqué », explique-t-il.
Pour le responsable, l’équipement informatique faisait partie des mesures d’accompagnement prévues, contrairement au recrutement d’une personne chargée d’assister personnellement l’étudiante en classe.
« L’université n’a pas pu trouver un assistant correspondant à ses critères spécifiques »
Ibrahima Sory Barry affirme que les difficultés de Kadiatou Bangoura sont apparues dès le début de son séjour, en raison de la nature de son handicap et des exigences liées à sa formation.
« Les problèmes de Kadiatou ont commencé dès le début, parce qu’elle n’a pas le même handicap que les autres. Les deux autres pouvaient se rendre en classe et faire leurs activités sans assistance personnalisée. Pour elle, la situation était différente », reconnaît-il.
Il affirme toutefois que le SNABE avait entrepris des démarches auprès de l’université pour rechercher une personne capable de l’accompagner.
« Nous avons écrit à l’université pour demander si elle pouvait trouver une assistante. L’ancienne direction a même envisagé de voir si le coût n’était pas trop élevé, afin de financer cette assistance. Mais l’université n’a pas accepté la formule demandée », rapporte-t-il.
Selon lui, l’établissement aurait expliqué qu’il ne pouvait pas trouver une personne répondant aux exigences formulées pour accompagner Kadiatou Bangoura pendant les cours.
« La réponse officielle de l’université indique qu’après plusieurs tentatives et une analyse de la demande, elle n’a pas pu trouver un assistant personnel correspondant aux critères spécifiques de l’étudiante », affirme-t-il.
Le responsable précise que les besoins exprimés dépassaient, selon lui, le simple accompagnement dans les déplacements.
« Elle voulait une assistance personnelle en classe, quelqu’un qui puisse lui dicter les leçons et l’aider à suivre les cours en anglais. Or, l’université n’a pas pu répondre à cette demande. Elle nous a proposé d’explorer d’autres solutions, notamment les services de tutorat en ligne », explique-t-il.
Pour autant, Ibrahima Sory Barry estime que cette difficulté ne signifie pas que le SNABE aurait abandonné le dossier.
« Nous avons essayé de trouver des solutions dans la mesure de nos moyens et des engagements prévus dans la convention. Il faut comprendre que le projet était déjà engagé lorsque je suis arrivé. Je n’ai pas participé à sa conception initiale », insiste-t-il.
Un retour en Guinée discuté lors d’une réunion en juillet 2025
Le chargé du suivi de la Handibourse évoque également une réunion tenue le 1er juillet 2025 avec les trois bénéficiaires et les responsables du SNABE, après l’installation d’une nouvelle direction générale.
Selon lui, cette rencontre avait pour objectif de permettre aux étudiants d’exposer leurs difficultés et d’examiner les possibilités de résolution avec la nouvelle équipe.
« C’était une réunion de prise de contact, mais aussi une occasion pour chaque étudiant d’expliquer les problèmes qu’il rencontrait. Nous avons examiné la situation de chacun et formulé des recommandations à l’endroit du partenaire », indique-t-il.
Concernant Kadiatou Bangoura, il affirme que la possibilité d’un retour anticipé avait été évoquée en raison de l’absence de solution à ses difficultés.
« Dans le rapport de la réunion, il est mentionné qu’elle avait sollicité son retour anticipé au pays. À travers le service logistique, consulaire et sécurité, le SNABE a procédé à l’achat de son billet de retour. Le départ était prévu pour le 5 juillet 2025 », déclare-t-il.
Il ajoute que le SNABE avait recommandé de rechercher une autre destination où la langue d’enseignement serait plus accessible à l’étudiante ou, à défaut, de lui permettre de poursuivre sa formation en Guinée.
« Nous avons recommandé, à défaut de la réorienter vers une autre destination avec une langue d’enseignement adaptée, de trouver une université en Guinée où elle pourrait continuer ses études. Qu’est-ce que nous pouvions faire de plus que cela, dans le cadre de nos responsabilités ? », s’interroge-t-il.
Ibrahima Sory Barry affirme cependant que la suite des démarches aurait été compliquée par la position exprimée par l’étudiante après son retour.
« Quelques jours après son arrivée, je l’ai appelée pour lui demander quand elle viendrait au service afin que nous puissions examiner les alternatives. Elle m’a répondu : “Je ne veux plus de votre bourse” », rapporte-t-il.
Pour le responsable, cette déclaration a rendu la situation plus difficile à faire évoluer.
« Peut-être qu’elle n’a pas obtenu ce qu’elle voulait. Mais nous étions toujours en contact avec elle. Nous cherchions une autre solution pour qu’elle puisse poursuivre ses études », soutient-il.
La question des compléments de bourse
L’autre point de désaccord concerne les paiements que Kadiatou Bangoura estime ne plus percevoir depuis son retour en Guinée.
Sur ce sujet, Ibrahima Sory Barry distingue les dépenses prises en charge par Winning Consortium Simandou des compléments de bourse relevant du SNABE.
« Les étudiants qui partent à l’étranger bénéficient de compléments de bourse versés par le SNABE. Dans le cas de Kadiatou, il s’agissait de 120 dollars par mois pendant dix mois, avec un montant spécifique pour les vacances. Mais lorsqu’un étudiant rentre au pays et ne poursuit plus ses études à l’étranger, les paiements sont suspendus », explique-t-il.
Il invite néanmoins Kadiatou Bangoura à se rapprocher des services compétents pour vérifier sa situation financière.
« Si elle estime qu’elle n’a pas reçu certains compléments de bourse, elle peut venir au service financier. Les décisions d’attribution, de renouvellement et de paiement sont disponibles. Elle peut vérifier ce qui lui a été versé et ce qui ne l’a pas été », affirme-t-il.
Le responsable insiste sur le fait que le SNABE ne dispose pas, selon lui, d’une ligne budgétaire lui permettant de prendre en charge toutes les dépenses supplémentaires liées à l’assistance personnelle à l’étranger.
« Une malvoyante dans une université normale, c’est vraiment difficile »
Interrogé sur la question de savoir si les besoins spécifiques de Kadiatou Bangoura avaient suffisamment été pris en compte avant son départ, Ibrahima Sory Barry reconnaît la difficulté que représente son handicap dans un environnement universitaire non adapté.
« Franchement, une malvoyante dans une université normale où nous avons étudié, c’est vraiment difficile pour elle d’étudier et de terminer ses études, parce que l’université n’est pas adaptée à son handicap. Si c’était une université spécialement conçue pour les personnes non-voyantes ou adaptée à ce genre de handicap, ce serait différent », admet-il.
Il affirme toutefois ne pas avoir participé à la sélection initiale des bénéficiaires.
« Personnellement, je suis venu trouver le projet. Je ne sais pas sur quelle base les étudiants ont été sélectionnés ni comment la destination a été choisie. Je ne suis pas là pour barrer la route à qui que ce soit. J’essaie simplement de faire avancer le projet et de trouver des solutions aux difficultés rencontrées », précise-t-il.
Sur les accusations relatives à l’isolement de l’étudiante à Chypre du Nord, il affirme avoir été régulièrement en contact avec les trois bénéficiaires. Il indique également que, durant le premier mois, une autre étudiante aurait apporté une aide à Kadiatou Bangoura.
« Je suis tout le temps en contact avec ces trois étudiants. Peut-être qu’elle ne m’a pas tout dit. Le premier mois, il y avait une étudiante qui l’assistait. Les deux autres bénéficiaires étaient également sur place », déclare-t-il.
Ces éléments constituent sa version des faits, tandis que Kadiatou Bangoura affirme avoir vécu une période d’isolement faute d’un accompagnement adapté à ses besoins.
Un master en suspens et une demande de rétablissement dans ses droits
Au-delà des explications avancées par le SNABE, la situation de Kadiatou Bangoura reste marquée par une question centrale : celle de la poursuite de ses études après une expérience à l’étranger qu’elle juge infructueuse.
La jeune femme ne demande pas seulement que les responsabilités soient établies. Elle souhaite surtout retrouver la possibilité de poursuivre son cursus universitaire.
« Je suis partie pour faire mon master en histoire des relations internationales. Je suis revenue, je n’ai pas étudié et, depuis plus d’un an, je suis là sans solution. Pendant ce temps, les autres étudient. Est-ce que c’est juste ? Ce n’est pas juste », déplore-t-elle.
Elle appelle ainsi le président de la République et le ministre de tutelle à intervenir pour qu’une solution soit trouvée.
« Je demande qu’on me rétablisse dans mes droits. Je n’ai pas abandonné mes études. J’ai voulu apprendre malgré mon handicap. Je veux simplement pouvoir continuer mon master dans des conditions qui me permettent réellement d’étudier », insiste-t-elle.
Entre les difficultés d’adaptation invoquées par l’étudiante, les limites de la convention de financement exposées par le SNABE et l’absence, à ce stade, d’une solution définitive, le dossier de la Handibourse pose la question de l’accompagnement effectif des étudiants en situation de handicap dans les programmes de mobilité internationale.
Pour Kadiatou Bangoura, l’attente se poursuit. Son souhait reste le même : reprendre ses études et obtenir le diplôme pour lequel elle avait quitté la Guinée.
Christine Finda Kamano
L’article Kadiatou Bangoura, boursière non-voyante, raconte son calvaire à Chypre du Nord : « J’étais seule dans la maison, enfermée, je ne sortais pas » est apparu en premier sur Mediaguinee.com.
Last modified: 23 octobre 2026





